À la rencontre des personnes les plus fragilisées »

Veronique Olmi – Bord de mer – Acte Sud – 2003

Une jeune mère monte dans le dernier car (pour ne pas être vue), pour la mer, en hiver, avec ses de 2 garçons. Elle a quelques sous en poche, ce qui lui reste et une petite boite en fer avec des pièces de petites monnaie. Sous la pluie, elle débarque dans un hôtel miteux froid et humide. Le lendemain matin, sous la pluie encore, elle fait découvrir la mer, méchante à ses fils.

En utilisant les pièces ils peuvent s’offrir 1 chocolat chaud et un café. Ils mangeront un paquet de biscuit et avaleront une bouteille d’eau. Le soir, ils se rendent à la fête foraine, dans la boue, vêtements mouillés, les derniers centimes y passent. De retour à l’hôtel, elle laisse ses fils s’endormir puis les étouffe…. Quand elle constate qu’il sont morts … « j’ai hurlé ».

Cette histoire est terrifiante. La mère est anxieuse. L’anxiété pénètre le lecteur comme l’humidité permanente qui saisit les personnages. Nous savons dès les premières lignes que Stan, 9 ans, se trouve en position de soignant de sa mère. Très tôt aussi nous pouvons déduire qu’une AS suit la famille, que la mère est suivie par un dispensaire, psychiâtrie de secteur, également prescripteur.

Le psychiâtre essaie de gratter la terre de mes souvenirs, pas un ne remonte, ni en bien ni en mal, rien.

Le roman évoque des épisodes de perte de contact avec la réalité, moment que guette Stan l’ainé qui la protège, ainsi que Kevin 5 ans.

Dès l’entrée dans le car on sait que Stan est inquièt, demain il a école… Qui va prevenir Maie-Hélène, son professeur ? Il n’ a pas le choix, même s’il pressent que sa mère l’entraine dans un acte de folie. Il accomplit sa mission.

Du service social, nous ne savons que la représentation que la mère en a.

L’AS représente une source de pression terrible et culpabilisante. Situation que connaissent nos travailleurs sociaux de l’Aide à la Jeunesse et des SSM. Le récit nous renseigne donc sur le fait que la professionnelle n’a pu franchir cette représentation, et donc qu’elle en aurait , conscience ou qu’elle est engluée dans un transfert qui n’évolue pas ou que peut être encore, comme nous le savons par ces nombreux usagers, l’AS s’illusionne sur le fait qu’elle a la confiance de sa cliente.

Le texte ne dit pas, nous non plus, que la précarité est la cause des troubles de cette femme. Mais manifestement ce manque de disponibilités financières pèse considérablement dans la charge anxieuse que vit la narratrice.

Un confort financier aurait-il permis de sortir la famille de son isolement en lui proposant des liens  ?

Ce qui aurait partiellement dégagé Stan de sa tâche dont le poids se fait sentir à l’école par des comportements d’isolement qui méritent d’être questionnés.

La mère arrive souvent en retard pour reprendre Kévin qui l’attend en pleurant à la grille de l’école. Elle se dit chargée de honte. « Toujours il a peur, pas pour lui, pour moi ».

Le récit ne nous dit rien des dispositions prises entre service social du dispensaire et l’école, pour ménager ces instants de souffrance.

L’aide apportée envisage-t-elle la personne ? Des inquiètudes et ressentiments exprimés il se pourrait qu’elle n’ait pas senti cette posture professionnelle particulière qui amène la personne à sentir : « tu es quelqu’un et tu me fais sentir que je suis quelqu’un ».

Il se peut que certains bénéficiaires de nos services ne se laissent pas atteindre par nous comme il se peut que nous soyons en difficultés pour être quelqu’un pour l’autre ? Ce qui questionne l’exercice de la tiércité à l’interne de nos services.

Notre narratrice est entrée dans un de ces services, le récit ne nous dit pas pourquoi, mais les personnes en grande précarité à laquelle s’ajoute une souffrance psychique y arrivent-elles ? Les procédures de travail soutiennent-elles ces rencontres ? Ne faut-il pas davantage de travail communautaire pour que les acteurs psyco-médico-sociaux fassent ce plus de chemin vers l’autre que ce dernier ne peut faire lui-même ?

Voilà qui interroge le projet de société dans l’éthique de la responsabilité, dans l’efficacité du plus de chemin que pourrait être amené à faire le soignant pour aller vers la personne qui souffre. Mais alors, comme on l’entend dire dans les cercles de professionnels, perdrait-on en efficacité ? Anéantirions-nous la responsabilité des personnes ?

Ce roman ne dit rien de l’histoire de la précarité de cette famille et donc encore moins de la compréhension de l’accroissement de cette précarité chez nous. Nous pouvons quand même échanger sur la place d’observateur particulier qu’occuppent les acteurs de santé mentale, qu’il est nécessaire que nous entrions en résistance vis à vis de conduites professionnelles dans lesquelles nous poussent les logiques gestionnaires. Luc Fouarge